Mine de coltan de Luwowo, près de Rubaya/Nord-Kivu. Mars 2014. © MONUSCO/Sylvain L.
Des centaines de tonnes des minerais stratégiques extraites des mines de Rubaya, dans l’est de la RDC, sont acheminées chaque mois, depuis mai 2024 au Rwanda, par la rébellion du M23. Le « Pays de mille collines » blanchit ces « minerais de sang », en les mélangeant à sa production, minime soit-elle, avant de l’exporter. La plus grosse arnaque minière de la décennie ?
Kinshasa, mercredi 15 janvier 2025. D’après le rapport mi-mandat des experts de l’ONU sur la République démocratique du Congo, publié le 27 décembre 2024, le Rwanda a renfloué ses caisses ces 9 derniers mois grâce aux activités d’extraction illicite des minerais stratégiques exercées sous le contrôle total de la coalition rebelle AFC-M23 à Rubaya, province du Nord-Kivu (est-RDC). Ces activités frauduleuses ont également bénéficié significativement à la rébellion, qui, en instaurant des taxes illégales, s’est amassé environ 800 mille dollars américains.
« La coalition AFC-M23 a exercé le monopole de l’exportation de coltan de Rubaya au Rwanda, donnant la priorité au commerce de gros volumes et prélevant des taxes importantes. L’extraction frauduleuse, le commerce et l’exportation vers le Rwanda des minéraux de Rubaya ont donc bénéficié à la fois à la coalition AFC-M23 et à l’économie rwandaise », affirme le document.
La plus grosse arnaque minière de la décennie
Le contrôle des centres de négoce de Rubaya et Mushaki, dans le territoire de Masisi, par ce groupe armé, a permis au « voisin de l’est » de blanchir le coltan ainsi que d’autres 3T (étain, tantale et tungstène) produits localement. Depuis fin avril 2024, lit-on dans le rapport, « la coalition AFC-M23 contrôlait des centres de négoce à Rubaya et Mushaki ainsi que des routes de transport des minéraux de Rubaya au Rwanda, où ceux-ci étaient mélangés à la production rwandaise ».
Dans ce document, les experts de l’ONU sur la RDC estiment que cette pratique constitue la contamination la plus importante jamais enregistrée dans les chaines d’approvisionnement des minéraux 3T ne remplissant pas les conditions requises dans la région des Grands-Lacs, ces dix dernières années.

Administration de la rébellion : un « ministère » des mines instauré à Masisi
Pour s’assurer de s’accaparer toutes les pierres précieuses extraites des mines de Rubaya, la rébellion a mis en place des stratégies ainsi qu’une règlementation des activités, parmi lesquelles l’instauration d’une administration semblable à celle d’un Etat. L’administration du M23 a donc organisé tous les aspects de la production, du commerce et de la vente des minerais.
Les experts indiquent que la rébellion a, en ce sens, « créé un ‘‘ministère’’ chargé de l’exploitation des minéraux dans la zone de commerce de Rubaya. Ce ‘ministère’ a délivré des permis aux creuseurs et aux opérateurs économiques, portant la mention « République Démocratique du Congo – Province du Nord Kivu. Pour en obtenir, il fallait fournir des documents d’identification ». Le groupe armé a aussi soumis les creuseurs et les opérateurs économiques locaux à une redevance minière annuelle variant entre 25 et 250 dollars américains.
Cependant, dans le but de s’attirer la sympathie des acteurs miniers, la coalition rebelle a doublé le salaire des creuseurs, persuadant ainsi la plupart d’entre eux de rester à Rubaya. « Dès les premiers jours de l’occupation de Rubaya, Corneille Nangaa, s’exprimant publiquement au nom de l’AFC et du M23, a exhorté les acteurs présents dans la zone à poursuivre les activités minières et commerciales. Le nombre total de creuseurs à Rubaya est resté pratiquement inchangé », renseigne le rapport.
Dans le centre de négoce, les creuseurs et opérateurs économiques n’ont pas le droit de vendre des minerais aux acheteurs congolais ou rwandais non autorisés. Pour veiller au respect scrupuleux de cette mesure, les combattants M23 sont chargés d’effectuer régulièrement des patrouilles dans la cité et dans les sites miniers. Des récalcitrants, cités dans les annexes du rapport, ont été arrêtés et placés en détention à Mushaki pour non-respect de cette règle.

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Acheminement des produits miniers vers le Rwanda
« Les minéraux de Rubaya passaient par Bihambwe, Mushaki et Kirolirwe, dans le territoire de Masisi ; Kitshanga, Kizimba, Bishusha, Mulimbi, Tongo et Kalengera, dans le territoire de Rutshuru ; et Kibumba, dans le territoire de Nyiragongo », précise le document.
Grâce à des images satellites, les experts de l’ONU affirment que ces minerais sont chargés près du marché de Kibumba dans de gros camions en provenance du Rwanda, qui entrent en RDC via la frontière de Kabuhanga. « La coalition AFC-M23 a imposé le « salongo » (travail forcé), forçant la population à élargir les routes entre Kibumba et Kabuhanga et entre Rubaya et Kirolirwe, pour permettre le passage des camions ».
« Des personnes ayant vu les convois de minéraux de la coalition AFCM23 ont dit que ceux-ci étaient chargés deux fois par semaine dans des convois de quatre à cinq véhicules capables de transporter jusqu’à cinq tonnes par chargement. De la mi-mai à la fin octobre, la fréquence et les volumes de minéraux quittant Rubaya ont été réguliers. La coalition AFC-M23 contrôlait ainsi le commerce et le transport d’environ 120 tonnes de coltan par mois », détaillent-ils dans leur rapport.
Ces révélations accablantes vont dans le sens de corroborer les déclarations du gouvernement de la RDC, qui pointe du doigt le Rwanda d’armer le M23 en vue de continuer à piller ses ressources naturelles. Par ailleurs, dans un communiqué de presse du 8 mai 2024, le ministère congolais des Mines avait accusé le M23, appuyé par l’armée rwandaise, d’intensifier les activités d’exploitation des minerais, en y impliquant des femmes enceintes et des enfants.
Mongongo
